Historiquement, le terme « relation » évoquait d’abord l’action de rapporter ou de relater des faits. Ce n’est que plus tard qu’émergea la notion de lien interpersonnel.
Selon le dictionnaire du CNRS, « entrer en relation » signifie s’accueillir mutuellement (du latin ad, lieu vers lequel on va, et colligere, recueillir) : c’est-à-dire recevoir bien ou mal une personne ou une chose qui survient, qui se présente ; se comporter devant elle d’une certaine manière.
Pour tenter d’aller plus loin : l’Homme a une capacité à être en relation qui bien que variant d’une personne à l’autre, n’en reste pas moins une constante.
Nous sommes allés fouillés chez les sociologues et les psychologues (et l’IA nous y a aidé !) pour aborder la question sous 4 aspects :
- Comment une relation se construite-elle ?
- Les différents types de relations (humaines) : vers une classification
- Éthique et relations
- Relations et IA
1. Comment une relation se construit-elle ?
a. La rencontre amorce la relation
Parlons d’abord d’une relation qui se noue entre 2 personnes. Nous verrons qu’il existe d’autres relations que cette première. Mais celle-ci vient aisément à l’esprit lorsque nous parlons de relation humaine.
- La relation naît d’une rencontre, rencontre dans la vie réelle ou rencontre à distance.
- Le bébé qui naît rencontre sa mère et parfois aussi son père lorsqu’il assiste à la naissance.
- La personne que je croise dans la rue est aussi une rencontre.
- La rencontre peut être fortuite comme volontaire
- Mais la rencontre ne suffit pas à la relation.
b. Le lien : le motif de la relation ou le point de rencontre
Lors d’entretien réseau ou lors de dîners amicaux, la conversation de découverte s’oriente vers la recherche de points communs :
- Nous avons fréquenté la même école
- Nous sommes fans de la même équipe de sport
- Nous travaillons dans le même secteur
- ….
Ici la recherche du lien est une recherche de rendre l’autre aimable, à savoir « bon, agréable ou utile » selon Aristote.
Ces dimensions d’ »amabilité » sont renforcées lorsque l’échange est renouvelé par une multiplication des rencontres avec interactions de découverte des liens.
Mais la rencontre qui se consolide sur ces liens de rapprochement ne suffit pas encore à créer une relation.
c. Les interactions dans la durée créent la relation
Ce qui crée la relation, ce sont en fait les interactions dans la durée[1], plus exactement des interactions suffisamment fréquentes et perçues comme positives.
Il y a donc des mécanismes d’entretien et d’accroissement de la relation, cependant seuls la fréquence et le ressenti positif pour au moins l’une des deux personnes sont indispensables :
- La fréquence
- La réciprocité
- La confiance
- La mémoire commune
- L’importance de l’autre
- Les rituels et la ritualisation
- Un projet commun
- La réparation après un conflit
- Et enfin, le conflit partagé envers un tiers (au point que certaines communautés se fondent sur un ennemi commun)
Ce dernier point nous rappelle que toutes les relations humaines n’orientent pas nécessairement vers la bienveillance.
Il est donc difficile mais possible d’évaluer une relation selon :
- Les liens initiaux et tissés
- Les activités communes
- Leurs fréquences
- Mais aussi selon ses modalités (réciprocité ou non, signes de confiance, ce que chacun s’autorise ou non, son impact dans un ensemble plus grand)
2. Les différents types de relations humaines : vers une classification
En réalité, les relations ne concernent pas seulement l’évolution d’une rencontre entre 2 personnes mais aussi des interactions entre une personne et un groupe, des personnes au sein d’un groupe, entre groupes… voire même des interactions humain-animal ou humain-objet. Le surgissement des IA soulève la question de relations machine-machine.
D’où l’intérêt d’établir une cartographie des groupes et des personnes clés pour comprendre le fonctionnement d’une organisation. Il est par exemple, intéressant de repérer les personnes « pont » qui sont parfois les seules à relier un groupe à un autre.
Les quatre piliers de l’existence relationnelle
Pour comprendre la richesse de notre humanité, en simplifiant cette variété, il convient d’explorer les quatre types de relation :
- La relation à soi : Avant de rencontrer l’autre, il faut habiter son intériorité. La connaissance de soi est le socle de toute rencontre authentique.
- La relation à l’univers : Notre place dans le monde, notre connexion à la nature et à l’environnement façonnent notre manière d’être au monde.
- La relation aux autres : C’est le cœur battant de notre vie sociale, fait de dons, de réceptions et d’échanges intéressés ou non.
- La relation à l’invisible, au « plus grand que moi » : Qu’elle soit spirituelle, philosophique ou artistique, cette dimension nous relie à ce qui nous dépasse et donne du sens à notre existence.
3. Éthique et relations
L’Homme animal social est confronté à un paradoxe apparent : si chacun gère ses relations uniquement à son bénéfice (emprise, imitation, compétition), la société risque d’exploser en conflits, si chacun s’efface dans les relations au bénéfice des autres, la durée du réseau relationnel n’est guère plus assurée.
En faisant une synthèse de Paul Ricoeur, Macel Mauss et Gaston Bacchelard, une définition de la relation pourrait être : « Donner, recevoir et répondre aux besoins d’autrui, sans condescendance, pitié ni dépendance : voilà les piliers de liens libres et gratuits qui fondent notre humanité. La véritable relation ne s’éprouve que dans la rencontre directe, nourrie par une confiance mutuelle. »
Et E. Lévinas nous rend responsable de l’autre dès que nous rencontrons sa face.
Il est probable que, au moins dans le monde du travail, nous soyons amenés à rechercher sans cesse à tenir un équilibre précaire entre des relations jugées utiles, performantes et fructueuses et des relations qui s’imposent par la nature même de notre humanité commune.
Nous pouvons néanmoins appréciés ces relations sur les critères suivants, évaluation à faire pour chaque partie :
a. La relation a-t-elle générée une interdépendance positive ? Donner, recevoir, rendre
La relation humaine est présentée comme un mouvement dynamique en trois temps : donner, recevoir et répondre.
- L’équilibre : Il n’est pas indispensable mais il est souvent souhaitable. La relation n’est en effet pas nécessairement équilibrée dans les deux sens. Pour qu’une relation existe, il faut donc accepter le risque d’être vulnérable (dépendre de l’autre, ou avoir le sentiment de donner plus et recevoir moins) et être capable de générosité (ici comprendre ne pas toujours compter et mesurer).
- Le piège de la pitié : c’est le rejet de la « condescendance » et la « pitié », car elles créent une hiérarchie où l’un se sent supérieur à l’autre. La vraie relation exige une égalité en dignité, ce qui ne signifie pas une égalité en pouvoir, ni même en investissement dans la relation.
b. La liberté de chaque partie et le calcul ?
Ces liens semblent devoir être libres et gratuits afin de forger notre humanité.
- Sans dépendance : La relation ne doit pas être une aliénation ou une béquille psychologique qui prive l’autre de sa liberté.
- Sans calcul : ce qui exclut toute forme d’utilitarisme. On ne s’associe pas à autrui par intérêt ou stratégie, mais pour la valeur intrinsèque de la rencontre.
Néanmoins, cet idéalisme s’applique mal au monde du travail en apparence, car ce qui fonde l’engagement dans la relation économique est au départ un pur intérêt calculé.
Toutefois, sans oublier cette dimension, il est possible de chercher la part de gratuité, ce qui dépasse le strict contrat et qui est fourni dans les échanges au bénéfice d’une relation humaine plus forte et plus durable.
c. La présence et la confiance
Le texte culmine sur les conditions de réalisation de cette relation : « face à face » et sur la « confiance mutuelle ».
- Le face-à-face : Cette expression d’Emmanuel Levinas, où la rencontre avec le visage de l’autre est le point de départ de toute éthique. Elle exige une présence réelle, une confrontation honnête et une écoute entière.
- La confiance : Elle est le ciment indispensable. Sans elle, le doute s’installe et détruit la gratuité du lien.
En somme, devenir humain est un apprentissage permanent qui se réalise à travers la qualité de nos rapports avec les autres.
C’est dans l’espace partagé, dans le silence habité ensemble, que se tisse la solidité d’une relation…
Négliger l’une de ces dimensions, c’est appauvrir l’ensemble de notre expérience humaine.
4. Relations et IA
Pourtant, à l’ère du numérique et avec l’essor de l’intelligence artificielle, nos interactions se virtualisent. Le contact direct s’estompe : nous accumulons des « amis » sur les réseaux sociaux sans partager d’intimité réelle.
a. Le courage de la présence
Entrer en relation demande un mouvement, un déplacement vers l’autre. Ce sont ces gestes simples ; de se lever pour accueillir, de tendre la main, de soutenir un regard qui sont des gardiens de notre humanité. Ils signifient : « Je te vois, je te reconnais, tu existes pour moi. »
Dans un contexte où l’IA peut désormais générer des conversations fluides, le risque est de confondre simulation et relation. Or, la machine ne peut pas choisir la relation ; elle ne fait qu’exécuter. L’Homme, lui, choisit de se rendre vulnérable, d’offrir son temps et son attention sans garantie de retour. C’est dans cette gratuité que réside la beauté du lien humain.
b. Vers un nouvel équilibre
Il ne s’agit pas de rejeter la technologie, mais de la remettre à sa juste place : celle d’un moyen, et non d’une fin. L’enjeu des années à venir sera de réapprendre à cultiver la présence, à valoriser les rencontres physiques et à protéger ces espaces de silence et de regard où se joue notre humanité commune.
Comme le suggère le mythe de Ré et d’Isis, « l’homme vit dont le nom est prononcé ». Mais pour que ce nom ait du poids, il doit être porté par une voix réelle, dans un regard vivant.
Retrouver le chemin de la relation, c’est finalement retrouver le chemin de soi-même et des autres, dans toute notre fragilité et notre grandeur partagées.
Marie-Luce Barthélémy et Marc-Antoine de Bagneaux
[1] Baumester & Leary in PubMed Article « The need to belong : desire for interpersonal attachments as a fundamental motivation » mai 1995